Expositions

Exhibitions, l’invention du sauvage au Musée du Quai Branly

J’ai eu l’occasion de visiter l’exposition “Exhibitions” ce week-end au musée du Quai Branly. Sans trop savoir à quoi m’attendre, j’en suis sortie scotchée par la qualité du propos et de la scénographie. Dans un parcours qui joue sur les codes du spectacle, on assiste à la construction au fil des siècles de l’archétype du “sauvage”.

L’histoire est racontée en 4 actes. On débute avec la découverte de l’autre qui occupe les Occidentaux entre le 15e et le 18e siècle. La mode est aux cabinets de curiosités qui concentrent, comme leur nom l’indique, des objets qui suscitent l’étonnement. Au milieu des espèces d’oiseaux exotiques, on présente des créatures dites atypiques, des tableaux représentant des personnages qui présentent des particularités physiques hors-norme.

Une sirène venant d'un cabinet de curiosités

C’est à cette époque que les colonisateurs rapportent de leurs expéditions des spécimens humains, qui son exhibés dans les Cours d’Europe avec plus ou moins de déférence. Pocahontas et Omai sont deux exemples parmi les plus connus ; les Anglais ont même écrit une pièce de théâtre inspirée de la vie d’Omai.

La seconde partie est consacrée à la mise en place d’un modèle de monstre, le “freak”, qui se construit en opposition avec une certaine idée de la normalité. L’une des plus célèbres victimes de cette exhibition est la Vénus Hottentote, Saartjie Baartman, qui fut montrée comme un phénomène de foire au début du 19e siècle. Elle présentait une hypertrophie des hanches et des fesses qui lui valut d’être stigmatisée, regardée, touchée par des Occidentaux qui l’associe à un modèle de race inférieure.

C’est à cette époque que l’on définit le prétendu classement des races, en observant et en décortiquant les couleurs de peux, formes du visage et du corps. Un terme revient fréquemment au cours de l’exposition : le “chaînon manquant” qu’incarnerait la soi-disant race noire, et qui ferait le lien entre l’homme (entendez l’homme blanc) et le singe.

La Vénus Hottentote
Classer les hommes, de la nuance de couleur de peau à la structure des crânes

On découvre ensuite comment se sont développés en Europe les spectacles exposant les “freaks”, de la femme à barbe à l’homme-chien, de l’Amazone géante aux frères siamois. Le but assumé est de montrer ce qui est considéré comme anormal, fascinant dans le sens le plus négatif. Le voyeurisme ne semble ici pas avoir de limite. De nombreuses affiches d’époque sont exposées. Des images d’archives montrent certains extraits des ces spectacles qui se sont déroulés jusqu’au 20e siècle : ces films sont parfois difficiles à regarder, difficile de ne pas se sentir voyeur à son tour.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Troisième étape dans le récit de l’invention du sauvage : la mise en scène de l’exotisme à travers des spectacles où l’ethnique et l’artistique sont associés pour assouvir la curiosité des spectateurs. Les zoulous font leur show au Folies Bergères, le clown nommé Chocolat fait le pitre, danseuses de ventre et dresseuses de serpent incarnent une certaine idées de l’ailleurs. Les archétypes se construisent peu à peu, et nourrissent l’image que le grand public se fait du “sauvage”.

Le quatrième acte est particulièrement stupéfiant, car il révèle un épisode que l’on n’a pas l’habitude de lire dans livres d’Histoire : jusque dans les années 30, les capitales d’Europe accueillaient des zoos humains, des reconstitutions de villages fictifs parqués dans les jardins d’Acclimatation et présentés lors des expositions coloniales. Une vidéo explique ce phénomène mal connu, qui a cessé lorsque le public s’est lassé et que la campagne coloniale  a été achevée.

Que retenir de tout cela ? Difficile de passer sans émotion devant des siècles de stigmatisation de peuples jugés inférieurs, en même temps que se construisait le dogme de la normalité. Une vidéo à la fin de l’exposition donne la parole à quelques personnes qui partagent leurs points de vue sur la discrimination, la différence, la tolérance. Ce qui est certain, c’est qu’en voyant le chemin qui a mené à la construction du racisme, il reste probablement pas mal de temps avant d’achever le parcours inverse. En attendant, ne manquez pas cette exposition particulièrement réussie.

Je termine avec la présentation par Liliam Thuram, commissaire de l’expo :
[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=pXE0CvNZZ_w[/youtube]

Exhibitions, l’invention du sauvage
Jusqu’au 3 juin 2012 au musée du Quai Branly
Toutes les infos sur exponaute

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6 Comments

  1. j’ai très envie de découvrir cette expo

  2. C’est vrai qu’elle a l’air intéressante!

  3. Ton billet retrace bien la scèno! J’y vais cette semaine pour des croquis

    1. alors, tu as fait de beaux croquis ?

  4. En effet, expo à voir !
    Un film traitait de ce sujet : La vénus noire ( sorti en 2010 je crois) d’une violence extrême …

  5. Bonjour,
    je suis anthropologue, brésiliènne, et j’écris mon mémoire de master au sujet du musée du quai branly. Je voudrais vous démander si les photos présentées ici ont été prises par vous et dans ce cas, si vous me donneriez l’authorization d’utilizer quelques unes dans mon mémoire. Merci beaucoup!
    Nina Vincent

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