Actus

Fluctuat nec mergitur

Je ne voulais pas écrire. Tout a été dit, à une vitesse fulgurante, dans un flot de mots et d’images qui se sont déversés sans interruption durant toute la semaine.

En fait, j’ai un peu honte d’écrire. Que valent nos mots et nos belles théories face aux heures bien réelles de ceux qui ont vécu l’enfer ? Que vaut notre souffrance comparée à celle que des rescapés, et de ceux qui ont perdu leurs proches ? Il paraît qu’il faut être heureux, être vivant, pour eux. Eux l’auraient voulu. Mais comment le savoir ?

Des mots m’ont fait du bien pourtant : ceux de Luc le Vaillant dans Libé, de Michel Hazanavicius, de Sophia Aram, de Charline Vanhoenacker. Et on s’accroche aux tweets qui parviennent à nous faire sourire, contre ceux des décérébrés qui attendent le pire moment pour cracher leur haine.

J’ai la chance de vivre à Paris (en vrai, juste à côte). J’ai toujours vu cette chance comme une sorte d’heureux hasard, le hasard qui m’a fait naître dans un pays libre, tout près de cette ville que j’aime tant. Je me souviens très bien du jour de cette sortie entre ados à Montmartre, une première vague de liberté et le désir fou de vite, devenir adulte pour vivre ici. Chaque pas que je fais dans cette ville est empreint de joie et de fierté, et je me dis souvent que oui, j’ai de la chance.

Quand un grincheux me demande comment je supporte le bruit et la pollution, j’ai la certitude de connaître un bonheur qui lui échappe complètement. Je suis tellement heureuse ici. À me mettre en quête des meilleures pâtisseries du monde, à passer deux heures dans une expo, à me perdre à cause de mon sens de l’orientation pourri “même si, je te jure, je suis déjà venue plein de fois”, à trouver la position la plus confortable contre le velours rouge d’un fauteuil de théâtre, à débattre avec les copines du choix du brunch du dimanche, “allez on se motive on y va à midi pile pour avoir une place”. À déambuler dans les rues le vendredi soir, moment de pure joie, à refaire le monde entre amis, serrés autour d’une table bancale avec nos bières-mojitos.

Lundi, pour la toute première fois, j’ai marché dans Paris en ayant la trouille. Une sirène m’a fait sursauter, la fermeture d’un rideau métallique aussi. En arrivant rue Montorgueil, j’ai vu les gens aux terrasses. Si on m’avait dit qu’un jour, je regarderai ce mec qui boit sa bière en terrasse en matant vaguement les passantes comme un héros.

Mardi, j’ai refait le chemin vers la rue Montorgueil. La peur était déjà partie. J’ai décidé de faire comme si on était vendredi et j’ai acheté du pain aux raisins chez Kayser, du brie à la truffe à la Fermette, des chocolats et des guimauves chez la Mère de Famille.

Mercredi, j’ai marché jusqu’à République. J’ai regardé longuement les fleurs, les bougies, et j’ai repensé à ce monument immaculé qui trônait si fièrement sur la place lorsqu’elle a été refaite, il y a à peine deux ans. Depuis, il y a eu Charlie, il y a eu le 13 novembre.

Jeudi, on est sortis. Prendre un verre, rejoindre des amis pour dîner. Bien sûr on a beaucoup parlé de “ça”, mais pas que.

Nos rues, nos restos, nos prénoms, nos âges. Nos potes. Ça aurait pu être nous. C’est à nous qu’ils s’attaquent, alors c’est à nous de résister. On continuera à vivre notre vie parisienne chérie, et même un peu plus. On commandera le deuxième mojito sans rechigner, on applaudira un peu plus fort à la fin du spectacle, et on continuera à se peler les miches en terrasse “parce qu’il n’y a plus de place à l’intérieur, fallait arriver plus tôt aussi on avait dit 19h30”. De toute manière, on ne sait pas vivre autrement à Paris.

#Parisisaboutlife

paris-je-taime

(Cette image est extraite d’un livre sur Paris publié dans les années 50, objet du prochain billet que j’avais préparé la semaine dernière. Je le publierai lundi, et puis il faudra que le blog reprenne son cours… tout doucement.)

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7 Comments

  1. Parce que la vie ne s’arrête pas au 13 novembre,
    Parce que la survie de l’ensemble de l’humanité est en jeu…
    Il ne faut pas oublier, ce qui était, avant le 13 novembre, le plus grand enjeu planétaire, la…Cop 21…

    Tandis que les yeux du Monde seront tournés vers Paris,
    Il semble impensable que celle-ci soit une ville “morte” au regard de l’engagement écologique planétaire, mortifiée par les evenements macabres de novembre…

    Laisserons-nous la place à un discours qui relaterait “l’indifférence” de la population parisienne et française, recevant sur son sol ce sommet mondial?

    Durant la COP 21, et au-delà, comment manifester au quotidien, pacifiquement, avec ténacité, notre souci du devenir de la planète, incluant celui de l’Humanité?

    Quel signe, visible et identifiable par tous, en un instant, pourrait manifester aux yeux du Monde l’implication des français?

    Quel signe pourrait permettre aux français de ne plus se sentir seuls à considérer ces enjeux?
    Quel signe leur permettrait de ressentir la cohésion et l’ampleur de la prise de conscience collective face aux enjeux climatiques?

    Nous pouvons imaginer plusieurs solutions, parmi lesquelles le port d’un ruban, vert, à la couleur de l’écologie.

    Un petit ruban, symbole mondial des luttes et solidarités, “vert” pour la planète.
    Un petit ruban pour lutter contre le cynisme des enjeux financiers.
    Un petit ruban qui ne vous demandera que l’énergie de vous le procurer et celle de trouver où l’épingler pour l’arborer.

  2. Très beau texte, tu as bien fait d’écrire.

    L’horreur, quelle qu’elle soit, nous pouvons nous en remettre. Souvenons-nous que nos aïeuls ont réussi à traverser l’Horreur du 20e siècle.

    A nous de montrer que nous le pouvons aussi.

    1. Oui tu as raison, mais l’intérêt du “progrès” (avec des milliards de guillemets) c’était quand même d’éviter de reproduire ce genre de conneries…

      1. Tu utilises le bon mot : “la connerie humaine”. Elle n’a jamais eu de limites, elle n’en a pas plus aujourd’hui et elle existera toujours, peu importe le “progrès” que l’on atteint. Il y aura toujours quelqu’un, quelque part, qui fera quelque chose hors de tout entendement.

        Alors vivons ! Comme l’a très bien dit, avec ses propres mots, un rescapé du Bataclan : “On les emmerde, keep rocking”.

        Il a mille fois raison.

  3. Ca me met les larmes aux yeux de lire ça, parce que je ne sais pas quand on fera les choses sans penser à “ça”. Je suis sortie mercredi, jeudi et hier. Et hier je suis rentrée seule car c’était une sortie entre filles, monsieur n’était pas là. Nous avons choisis une terrasse, puis sommes allées à l’intérieur, car “on ne sait jamais”, on a compté le nombre de voitures de police passées en une heure (7), je suis rentrée chez moi à toute vitesse, en écoutant chaque bruit, refusant de mettre ma musique “au cas où”. Prendre le RER et sortir de là en se disant “je suis arrivée”. C’est bien la première fois que ça m’arrive, que ça nous arrive. Quel courage ont ces peuples qui ont résisté et résistent à l’oppression et à la peur …
    C’est la première fois que j’écris à ce sujet, et c’est sur ton billet.

    1. Oui je suis d’accord, il y a des gens vraiment très courageux qui n’ont pas le choix et ne serait-ce que pour eux, il ne faut pas succomber à la peur. Merci d’avoir pris le temps de partager ça ici 😉 et courage, je pense qu’avec le temps on apprendra, comme l’a titré le monde, à “vivre avec”

  4. […] an déjà. Pas plus de mots que l’année dernière pour accepter l’inacceptable, mais forcément toutes nos pensées pour les victimes. […]

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